TUNISIE. Dans l’enfer des couloirs de la mort – Enquête de Samy Ghorbal

Dessin « _Z_ », blogueur et caricaturiste tunisien, en exclusivité pour le Courrier de l’Atlas.

EXCLUSIF. Le récit que vous allez lire est le témoignage d’un homme révolté. Hamma Hammami est « la mémoire vivante » de la peine de mort en Tunisie. Figure de la gauche, héros de la dissidence, il a été membre d’El Amel Ettounsi, puis dirigeant du PCOT, le Parti communiste des ouvriers de Tunisie, qui s’est sabordé le 10 juillet 2012 pour donner naissance au Parti des travailleurs tunisiens. Opposant infatigable aux régimes de Bourguiba et de Ben Ali, emprisonné à de nombreuses reprises sous la dictature, entre 1972 et 2002, il a eu le lugubre privilège d’être enfermé dans les couloirs de la mort, aux côtés de ceux que l’on destinait à la potence.

Pendant de longs mois, Hamma Hammami a partagé le quotidien, les peurs et les angoisses de ces hommes, avant et après la fin des exécutions. Les dernières pendaisons en Tunisie remontent au 9 octobre 1991. Elles ont été infligées aux militants islamistes responsables de l’incendie d’une cellule du RCD, le parti au pouvoir, à Bab Souika, quelques mois plus tôt – l’attaque avait coûté la vie à un gardien de nuit, mort brûlé vif.

Après cette date, Zine El Abidine Ben Ali a décidé qu’il ne signerait plus d’ordre d’exécution. Souci d’image, soif de respectabilité internationale, scrupule humanitaire ou vraie réticence à l’endroit de la peine capitale, comme il l’a expliqué lors de ses rares interviews à la presse étrangère ? Impossible de faire la part entre la sincérité et le calcul. Toujours est-il que la Tunisie observe, depuis cette date, un moratoire implicite sur les exécutions.

Moratoire ne signifiant pas abolition, les tribunaux ont continué à délivrer des arrêts de mort, au rythme d’une dizaine de sentences par an, et les condamnés ont commencé à s’entasser dans les établissements pénitentiaires, à Bizerte, à Mahdia et surtout à Tunis, dans l’infâme Prison du 9 avril, théâtre de toutes les exécutions (135) depuis l’indépendance. Une fois leur condamnation devenue définitive, les condamnés étaient privés de contact avec le monde extérieur, coupés de leur famille et de leurs avocats, et interdits de correspondance.

Ce régime indigne d’un pays civilisé s’est perpétué jusqu’au 14 janvier 2012, date à laquelle le président Moncef Marzouki a gracié les 122 condamnés à mort et commué leur peine en une peine de prison à vie.

Le récit qui suit a valeur de document, même s’il se conjugue doublement à l’imparfait. Nous l’avions recueilli en janvier 2008. Les circonstances de l’époque ne nous avaient pas permis de le publier. Nous vous le livrons aujourd’hui, tel quel, à l’occasion de la journée mondiale contre la peine de mort.

Notre ami « _Z_ », cyberdissident, blogueur et caricaturiste parmi les plus doués de sa génération (www.debatunisie.com), a bien voulu l’illustrer.

Samy Ghorbal

Hamma Hammami et les fantômes du pénitencier
Le pavillon E de la prison du 9 avril

« C’est en octobre 1974 que j’ai été amené à côtoyer les condamnés à mort pour la première fois. Je venais d’être condamné à huit ans et demi de prison, à cause de mon appartenance à l’organisation interdite El Amel Ettounsi. J’ai été incarcéré dans la cellule 9 du pavillon E de la prison du 9 avril, à Tunis, le pavillon disciplinaire, réservé aux condamnés à mort, aux « punis », aux homosexuels et aux prisonniers politiques. J’imagine que dans l’esprit de nos geôliers nous étions les rebuts de la société. Ce pavillon était en fait un long couloir sombre, mal aéré et insalubre qui comportait 18 cellules [NDLR : comme le reste de la prison, il a été démoli en 2006, et les détenus et le personnel ont été transférés à la Mornaguia].

Les cellules 1 à 4, les plus proches de la porte, étaient destinées en priorité aux condamnés à mort. On les reconnaissait à une espèce de combinaison verte, qui est devenue bleue par la suite. On les « nourrissait bien », ils avaient même droit à une double ration de nourriture, servie dans des gamelles. Mais ils vivaient dans la réclusion totale, enchaînés à leurs lits. Les chaînes qui les entravaient n’étaient enlevées que pour la promenade et pour les repas, pris sous la surveillance des gardiens.

Ils étaient soumis à un isolement total. Pas de parloirs ni de visite, pas même celle de leurs avocats, pas de lettres ni de mandats, plus aucune communication avec le monde extérieur. Les condamnés étaient tenus dans l’ignorance du jour de leur exécution. Leurs familles aussi. Elles l’apprenaient un matin, à l’aube, en allumant la radio. Ultime cruauté, les corps des suppliciés n’étaient pas rendus à leurs proches. Ils étaient privés de sépulture décente, on les inhumait à la sauvette, dans le carré des anonymes, dans le cimetière jouxtant la prison… »

L’exécution de Hattab

« Hattab était un gamin de Mellassine, quartier pauvre et « mal famé » de Tunis. Il venait d’avoir 18 ans. Nous avions lié amitié. On l’avait enfermé dans la cellule 4 ; j’étais dans la 18. A l’époque, en 1974, la majorité pénale était fixée à 16 ans, et Hattab devait avoir 16 ans et demi quand il a tué sa mère. Il était orphelin de père, et vivait donc avec sa mère. La veuve avait une liaison avec un homme. Ça ne se faisait pas, ça heurtait les convenances. Hattab était la cible de tous les quolibets.

Un jour, rentrant chez lui, il a perdu la tête, et a tué sa génitrice en la brûlant. Les journaux ont beaucoup parlé de cette affaire qui avait bouleversé l’opinion. Des personnalités ont imploré la clémence de Bourguiba. Mais à ses yeux comme aux yeux des juges, le parricide était « le crime des crimes ». Il a tout juste attendu qu’il fête ses 18 ans avant de l’envoyer à la potence.

Hattab savait que la mort allait venir à tout moment, il s’y était résigné. C’est à la fébrilité des gardiens qu’on a deviné que le compte à rebours avait commencé. Ils lui ont donné des cachets, des anxiolytiques, et vers une ou deux heures du matin, sont passés dans le couloir et ont peint une grande croix noire sur la porte de sa cellule. Quand Hattab a compris qu’on venait le chercher, ses derniers mots ont été pour moi. Il m’a juste crié à travers le couloir : « Adieu, Abbès » (Abbès était le nom que j’avais pris dans la clandestinité et par lequel j’étais connu de mes codétenus)… »

Un 17 avril 1980

« Les portes des cellules de la prison sont restées fermées jusqu’à 11 heures du matin, alors que normalement, elles s’ouvrent vers 5h30 / 6h, pour la promenade. C’était un jeudi, le jour de la douche hebdomadaire. L’ambiance était lugubre et nos gardiens livides. Ils venaient d’assister à une exécution fleuve : celle d’Ahmed El Mergheni et des douze autres membres du commando armé venu de Libye qui avait attaqué la ville de Gafsa, le 27 janvier 1980. La cour de sûreté de l’Etat les avait condamnés à mort quelques jours auparavant.

La potence avait été érigée, la veille dans la cour adjacente au pavillon T. Toutes les exécutions se déroulaient à Tunis, il n’y avait qu’une seule potence dans la République, et par conséquent qu’un seul bourreau, Hmed, une espèce de personnage filiforme et cynique, entre deux âges, qui travaillait dans le civil comme poinçonneur à la société des autobus. Bourreau était une « charge » qui se transmettait de père en fils, depuis l’époque des Beys.

L’exécution a été interminable. Les condamnés ont été extraits un à un du pavillon cellulaire. Hmed n’a pas arrêté de parler. Avec une joie enfantine et sadique, il racontait aux gardiens, obligés d’assister à la scène, qu’on allait bientôt lui apporter une nouvelle potence venue de Belgique. Après avoir procédé à sa septième exécution de la matinée, Hmed a demandé à faire une pause, et a commandé un sandwich, pour reprendre des forces. Il l’a avalé, puis a repris sa besogne. Quand nous sommes enfin sortis de nos cellules, vers 11 heures, donc, on nous a directement emmenés à la douche, et, en traversant le vestiaire, j’ai aperçu un tas de vêtements verts, empilés. Les vêtements des 13 suppliciés… »

Pas tous égaux devant la mort

« Les condamnés à mort sont rarement de grands criminels. Pour la plupart, ce sont des misérables, peu instruits, issus des classes populaires et du sous-prolétariat urbain. Des gens qui ont perdu les pédales, qui ont agi sous l’impulsion de la passion ou de la peur, qui ont tué dans des conditions sordides. Des hommes surtout. De 30 à 45 ans.

A Nadhor, prison qu’on appelait autrefois Borj Er-Roumi, j’ai été enfermé deux mois au milieu des lourdes peines. Il y avait parmi nous deux condamnés à mort, Foued Debba et « Am Khlifa ». C’était en 1994, ils avaient à l’époque, 28 et 53 ans. Foued Debba avait été arrêté en 1988 et condamné à mort en 1992 pour un sordide crime crapuleux. Khalifa Mkacher, qu’on appelait « Am Khlifa », lui, était un ancien mineur de Metlaoui, condamné en 1993 pour un crime passionnel. Ils croupissaient dans des cellules de 2 mètres sur 3. Ils vivaient dans la peur, étaient brisés, physiquement et moralement, n’arrivaient plus à trouver le sommeil, passaient leurs nuits à réciter le Coran. Je n’ose imaginer l’état dans lequel ils se trouvent aujourd’hui. Plus de 20 ans sans aucune nouvelle de leurs familles, sans la possibilité d’en donner, à attendre un châtiment qui se dérobe.

Notre justice est implacable avec les pauvres et plus accommodante avec les gens de bonne famille. Au début des années 1980, le fils du docteur Ahmed Kaâbi, le cardiologue attitré de Bourbuiga, a fait une grosse bêtise et participé à un braquage de station service qui a mal tourné. Un pompiste est mort, tué par balles. Lui et ses amis, mineurs, ont été arrêtés. Il y avait préméditation et mort d’homme. En vertu de « la jurisprudence Hattab », ils étaient passibles de la peine de capitale. Or, que s’est-il passé ? La chambre des députés, fort opportunément, a voté une loi relevant la majorité pénale à 18 ans. La cour a fait jouer l’excuse de minorité, et ils ont pris 10 ans. Même nos gardiens, qui n’étaient ni des tendres ni des marxistes, ont été choqués par ce procédé… »

Les fantômes du pénitencier

« Le régime des condamnés à mort était inhumain, indigne d’un pays qui se dit civilisé. Lors de mon dernier séjour, en 2002, ils étaient près de 45, uniquement au 9 avril. Il y en avait peut-être 4 ou 5 encore sains d’esprit. Les autres, bouffis ou décharnés, agités de tremblements, avaient le visage déformé par les tics. On les bourrait de médicaments, d’Artane ou de Valium. Certains ne faisaient même plus la différence entre le jour et la nuit. D’autres étaient devenus muets et autistes. Un ne cessait de répéter « Sabah el Khir » [« bonne matinée »], à toute heure. Ils survivaient dans l’ignorance absolue de leur destin.

La peine de mort n’était pas formellement abolie, elle était simplement suspendue, et la Tunisie n’avait pas voulu s’engager sur un moratoire. Les exécutions pouvaient reprendre à tout moment. Cette situation engendrait chez les condamnés une tension extrême. Leur châtiment s’était transformé en isolement total à perpétuité.

En 1998/1999, ils ont mené une vague de protestations pour réclamer l’humanisation de leurs conditions. Le mouvement, très dur, s’était étalé sur des mois. Certains se sont mutilés, d’autres ont cessé de s’alimenter, il y a eu aussi une tentative d’immolation. Ils ont obtenu des petits assouplissements, comme le droit de partager une cellule à 3 ou 4, entre condamnés à mort, alors qu’auparavant, ils étaient astreints à un isolement total. On leur avait autorisé la télévision. L’administration leur versait un pécule de 25 dinars par mois pour les « frais de cantine », ils pouvaient améliorer un peu leur ordinaire, acheter du thon, des sardines ou des cigarettes. Mais ils n’avaient toujours aucun contact avec l’extérieur, et toujours aucune de leurs famille. Ils restaient des enterrés vivants. »

Les auteurs :

Texte : Samy Ghorbal, journaliste et écrivain, a publié Orphelins de Bourguiba & héritiers du Prophète (Cérès éditions, janvier 2012).

Dessin : « Z » vit et travaille à Paris. Derrière ce mystérieux monogramme se cache un des cyberdissidents tunisiens les plus actifs, les plus talentueux et les plus mordants. Architecte le jour, il se métamorphose le soir en caricaturiste et blogueur. Il a accédé à la notoriété après la chute du régime de Ben Ali, lui qui n’avait eu de cesse de dénoncer la rapacité de famille régnante, et qui avait eu dès le 8 janvier 2011 la prémonition de la fuite du dictateur. Il a publié Révolution ! Des années mauves à la fuite de Carthage, un recueil de ses dessins les plus marquants (Cérès éditions, juin 2011).

Toutes les planches du livre sont tirées de son blog « Débat Tunisie », créé en 2007, qui s’est joué de la censure et a mis en échec la police de l’internet du régime de Ben Ali. Les dessins de ‘Z’ ont également été reproduits dans les grands journaux européens et américains (Le Monde, The Economist, Libération) et ont été présentés à la deuxième Rencontre internationale des dessinateurs de Cartooning for Peace, organisé sous l’égide du caricaturiste Plantu au Mémorial de Caen, les 14 et 15 avril derniers. ‘Z’ a tenu à préserver son anonymat afin d’éviter toute forme de récupération politique après la Révolution. Son blog : http://www.debatunisie.com

 

One thought on “TUNISIE. Dans l’enfer des couloirs de la mort – Enquête de Samy Ghorbal

  1. j’ai bp de respect pour hamma hammami que j’ai connu à la fac des lettres,je continue à respecter l’homme integre,égal à lui-même,fidèle à sa cause -qui est celle du peuple,des pauvres,des démunis,cause de la démocratie et la justice;j’admire sa persévérance et son courage;je lui souhaite la réalisation,ne serait-ce que partielle,de ses idéaux!

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