Wajdi Ghanim en Tunisie : Du mal de l’excision à l’excision du mal

Je me suis défendue depuis les tous premiers mois de la révolution tunisienne de m’exprimer autour du débat « Laïcité et Islam ». A vrai dire, je pensais m’être abstenue. Car en collant à ce sujet l’étiquette de faux débat, je m’exprimais déjà. Ce débat est et restera à mon sens un débat destructeur. Destructeur dans l’absolu mais destructeur, aussi et surtout, pour notre révolution.

Je reste aujourd’hui convaincue que c’est ce débat même qui a transformé le vote du 23 Octobre 2011 en vote identitaire. C’est ce débat même qui a transformé notre révolution qui est – toujours à mon sens – essentiellement une révolution de la faim, en révolution identitaire, amenant ainsi au pouvoir un parti qui s’apparente économiquement au libéralisme et qui est donc de droite (même s’il se dit centriste) dans un pays où l’indignation s’apparente à des revendications de gauche.

A analyser le contexte global dans lequel s’inscrit notre révolution, je continue à rejeter le concept de « Printemps Arabe » que l’occident s’obstine à asseoir dans la conscience universelle collective. Ce concept tente d’isoler le soulèvement du peuple tunisien de la vague d’indignation générale qui soulève le monde depuis un an et d’en limiter ainsi l’effet domino à quelques pays arabes ciblés. Mon choix de l’adjectif « ciblé » n’est pas anodin car il convient ici de rappeler que certains pays arabes touchés par les mêmes soulèvements font l’objet d’un blackout médiatique effrayant. Il suffit de se pencher sur le cas du Bahreïn ou de l’Arabie Saoudite. Je ne m’étalerai pas sur le sujet aujourd’hui.

Revenons à la vague d’indignation planétaire qui secoue le monde depuis un an. Il y a eu l’Espagne et les indignés de Madrid. Il y a eu Londres, New York, Athènes, Rome, Tel Aviv. Il y a eu les Portugais, Irlandais, Islandais. Il y a encore le Sénégal. En effet, le mouvement est aujourd’hui planétaire et ce que la propagande occidentale et arabe pro-occidentale a choisi – non sans arrière pensées – d’appeler « Printemps Arabe » est en réalité une « tempête universelle ». Oui mais voilà, la propagande a très vite porté ses fruits et le soulèvement tunisien s’est fait extorquer sa portée planétaire.

Le mouvement qui a secoué la Tunisie, comme tous les mouvements qu’il a inspirés, est un mouvement orphelin. Orphelin dans le sens où il constitue un mouvement sans leaders. C’est le mouvement d’un peuple qui a rejeté un système. Un système avec son pouvoir mais aussi avec son opposition. Car cette opposition faisait partie du système. Il s’agit d’une opposition qui puisait son essence dans la dictature-même. Le seul projet, tout à fait honorable, qu’elle portait était de démolir la dictature. Il s’agit donc ici d’une énergie destructrice sans réel projet de construction. C’est peut-être l’une des raisons qui ont fait que cette opposition, aussi déterminée qu’elle l’eût été, soit restée incapable, malgré un acharnement soutenu sur plus d’une décennie, de démolir l’autocratie de Ben Ali. Car pour démolir une autocratie, il faut incontestablement l’implication de la masse populaire. Or, cette masse a besoin de croire en un projet pour s’impliquer et il n’y avait pas de projet. Pour dire vrai, il y en avait un : le projet islamiste. Mais l’autocratie l’avait bien repéré, celle de Ben Ali mais aussi celle de Bourguiba avant lui. Elle a donc coupé les ponts reliant le projet islamiste à la masse populaire à travers une répression farouche qui a su dissuader cette dernière d’adhérer au projet ou plutôt d’y adhérer physiquement car intellectuellement, une frange de cette masse populaire savait qu’il existait quelque part un projet alternatif. Pourtant, le soulèvement du mois de décembre 2010 ne s’est pas effectué en soutien du projet en question, car la peur de la répression farouche paralysait encore la frange qui y adhérait et les ponts reliant le projet à cette frange étaient encore coupés.

Qui s’est donc soulevé en cet extraordinaire mois de décembre 2010 ? Il s’agit d’une autre frange, une masse qui n’adhérait pas forcément au projet islamiste et qui donc n’était pas paralysée par la peur d’une répression farouche mais aussi une masse qui n’avait pas forcément de liens avec l’opposition – autre qu’islamiste – car si ces liens avaient été établis, l’opposition n’aurait pas peiné à détruire l’autocratie bien avant ce mois de décembre. Il y a donc eu une implosion du système lui-même et c’est cette implosion qui s’est propagée dans les quatre coins de la planète et qui continue de se propager encore aujourd’hui. Nous assistons à l’implosion du système économique mondial.

Ainsi, ce mouvement, né orphelin, a tenté et tente encore (vainement ?) de trouver des parents adoptifs. Mais il y a deux problèmes. D’un côté, il n’y a toujours pas de vraie alternative au système. D’un autre, le seul projet de construction qui existait du temps de l’autocratie était le projet islamiste. Combiné à la dimension arabe imposée par la propagande occidentale et arabe pro-occidentale, c’est tout naturellement que le mouvement s’est laissé faire adopter par le seul projet de construction disponible. Mais ce n’est pas tout. Car il existe à mon sens une autre donnée substantielle qui a amené les islamistes au pouvoir. C’est que le mouvement implosif a rejeté également un pilier fondamental du système, à savoir la diabolisation des islamistes. Et c’est cette donnée qui rend encore plus compliqué aujourd’hui l’émergence de la vraie alternative.

En effet, si le projet islamiste n’est pas considéré comme étant la solution par la frange de la masse responsable de l’implosion c’est parce qu’il s’agit d’un projet réformiste. Or, une révolution n’est une révolution que lorsqu’il y a rupture. Mais comment parvenir à critiquer un tel projet sans tomber dans le piège de l’amalgame que fait l’autre frange de la masse entre islam et islamisme ? Comment expliquer que le système est pourri dans son intégralité et qu’il faut le démolir tout entier sans restituer l’un des piliers fondamentaux du système que l’on veut démolir et qui est la diabolisation des islamistes ? Comment démolir un système sans entrer dans un combat qui le ressuscite ?

C’est aujourd’hui le dilemme auquel est confronté une révolution orpheline prise en sandwich…

Ceux qui attendent le passage où je traiterai de la visite très controversée de Wajdi Ghanim en Tunisie seront déçus car je continue, peut-être à tort, à m’interdire de traiter de débats identitaires. J’ai choisi de donner ce titre à mon article parce que j’observe avec beaucoup de désarroi que seuls les textes qui alimentent les débats identitaires attirent l’attention, alors j’ai triché.

J’ai triché parce que je rêve de démolir tout le système et que je refuse d’entrer dans un combat, perdu d’avance, qui ne fera que le ressusciter.

Crédit photo : Jim Kazanjian

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