Syrie : Le Veto Sino-Russe annonce-t-il la nouvelle carte multipolaire ?

Au-delà de ses conséquences sur la situation en Syrie, le double veto sino-russe interpelle quant à sa portée géopolitique. Quelques quatorze mois après le déclenchement du « Printemps Arabe », l’effet domino semble conduire à une redistribution des cartes et ce non seulement dans la région du monde concernée par les soulèvements.
Si la presse française et ses homologues britannique et américaine s’empressent et s’acharnent depuis quelques mois à faire l’esquisse d’une Syrie de plus en plus isolée et projettent depuis deux jours cet isolement sur la Russie et la Chine suite à leur soutien au régime Al Assad, une grille de lecture alternative commence à se tracer un chemin.
B.R.I.C.S : Les grandes puissances émergentes ancrent leur indépendance envers la politique américaine
 Selon le FMI, le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud devraient assurer 61 % de la croissance mondiale en 2015 [1]. Projections que vient confirmer le dernier bilan du Center for Economics and Business Research (décembre 2011) [2] qui révèle que le Brésil occupe désormais la 6ème place dans le classement des puissances économiques mondiales. La Chine continue quant à elle à occuper la 2ème place. La Russie et l’Inde devraient occuper respectivement les 4ème et 5ème places d’ici l’an 2020 alors que l’Afrique du Sud continue sa percée en tant que 1ère puissance économique africaine. Ces données ne font que confirmer l’étude menée en 2007 par Goldman Sachs [3] et qui annonce que les cinq premières économies mondiales en 2050 (mesurées en PIB nominal) seront la Chine, les Etats-Unis, l’Inde, le Brésil et la Russie.
Plus qu’un simple acronyme, le bloc des BRICS constitue actuellement l’éventuelle alternative au groupe du G8 [4] et prend la forme d’un club politique des pays émergents. Et en dépit de plusieurs divergences des intérêts des pays du bloc, la politique étrangère de ces derniers semble converger vers une résistance à la domination américaine, allant de la non reconnaissance du Kosovo [5] au refus des interventions armées en Libye et en Côte d’Ivoire [6].
ALBA : L’Alliance bolivarienne pour les Amériques salue le véto sino-russe
 L’ALBA, officiellement lancée en 2005 suite à l’appel du Président Vénézuelien Hugo Chavez, se veut être plus qu’une alternative à la Zone de libre-échange des Amériques promue par Washington [7]. Pour Chavez, il s’agit de « monter une stratégie commune [..] parce que l’ennemi est le même : l’empire des États-Unis ». L’organisation économique, sociale et politique s’oppose ainsi essentiellement au « consensus de Washington » et c’est donc naturellement qu’elle a applaudi le dimanche 5 février, à l’issue de son XIe sommet tenu à Caracas [8], le veto russe et chinois opposé à la résolution de l’ONU contre le régime Al Assad. Le communiqué de la gauche latino-américaine a condamné « les actes de violences commis contre le peuple syrien par des groupes en armes appuyés par des puissances étrangères, ainsi que la politique systématique d’ingérence et de déstabilisation menée par l’Occident ».
Il paraît donc clair que l’alliance sud-américaine, malgré le poids géopolitiquement négligeable que lui associent – volontairement ou pas – les médias transatlantiques, dessine les contours d’un ordre multipolaire appuyé par l’ascension des puissances émergentes.
L’Iran : Pièce maîtresse d’un jeu d’échec planétaire ?
 Le bras de fer entre Téhéran et Washington au sujet du dossier nucléaire se joue désormais à ciel – bientôt ? – ouvert. L’Iran, malgré les sanctions économiques américaines et européennes qui se multiplient, ne semble pas vouloir renoncer à son programme. Une détermination qui ne plaît pas beaucoup à Israël qui serait prête à attaquer la République Islamique avec la bénédiction de l’Oncle Sam pour empêcher que Téhéran ne se dote de l’arme « fatale » [9].
La possibilité de déclenchement d’hostilités au printemps dans une région aussi instable préoccupe à la fois l’Orient et l’Occident, et la polarisation chiites-sunnites accentuée par la montée des Frères Musulmans n’arrange rien au tableau. Ces derniers accusent d’ailleurs la Chine, la Russie et l’Iran d’être complices des massacres perpétrés contre le peuple syrien [10].
Dans un contexte aussi tendu, rien de mieux pour le président Iranien que de changer d’air en faisant un petit saut chez ses amis révolutionnaires romantiques de l’alliance latino-américaine « géopolitiquement négligeable ». Un voyage qui n’a pas plu, semble-t-il, à Washington [11].
OCS : Une alliance sécuritaire et militaire en pleine progression
 L’Organisation de Coopération de Shanghai est une organisation intergouvernementale régionale asiatique qui a vu le jour en juin 2001 dans le but de faciliter la coopération économique entre les « 5 de Shanghai » (étendus à six avec l’entrée de l’Ouzbakistan) mais aussi de régler les problèmes de frontières nés de l’effondrement de l’URSS.
Les six pays membres de l’OCS, à savoir la Chine (Taïwan comprise), la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, regroupent à eux seuls 20 % des ressources mondiales de pétrole, 38 % du gaz naturel, 40% du charbon et 50% de l’uranium [12], ce qui laisse suggérer que l’organisation puisse se transformer en alternative sérieuse à l’OTAN et constituer un contrepoids de taille à l’influence américaine dans la région.
L’OCS, outre ses six membres fondateurs, s’est ouverte à 4 États observateurs de taille qui sont l’Inde, l’Iran, la Mongolie et le Pakistan. Et malgré l’étiquette de trompe-l’œil collée à l’organisation par la propagande occidentale, la participation du Président iranien au dernier sommet tenu à Astana en juin dernier [13]semble avoir porté ses fruits avec une alliance géostratégique de plus en plus limpide.
Olfa Riahi pour Gnet

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Bibliographie :

[1] : Sébastien Hervieu, En intégrant l’Afrique du Sud, les BRIC s’affirment comme un club politique des pays émergents.  – Le Monde du 15/04/2011
[2] : Cebr, Brazil has overtaken the UK’s GDP – 26 Décembre 2011 – http://www.cebr.com/wp-content/uploads/Cebr-World-Economic-League-Table-press-release-26-December-2011.pdf
[3] : Jim O’Neill, Building Better Global Economic BRICs – Goldman Sachs, 30 Novembre 2001. Global Economics. Article N° 66
[4] : Melchior – Les Brics dans la mondialisation – http://www.melchior.fr/Les-BRIC-dans-la-mondialisatio.9371.0.html
[5] : Kléber Kungu – Le Brics ou une nouvelle puissance mondiale – Groupe l’Observateur, le 20 Avril 2011
[6] : AFP – Les 5 pays émergents du Brics opposés à la guerre en Libye, inquiets de l’afflux de capitaux – le 14 Avril 2011
[7] : Kaitlin Baird – The Bolivarian Alternative for the Americas, a Fair Trade Association – venezuelanalysis.org, 24 Septembre 2009
[8] : L’alliance bolivarienne applaudit le veto russe et chinois – Le Monde du 6 février 2012
[9] : Iran-Israël : Des frappes pour le printemps ? – Courrier International du 3 février 2012
[10] : AFP – Les Frères musulmans de Syrie accuse la Russie, la Chine et l’Iran d’être complices des massacres, 6 février 2012
[11] : Clément Therme – Quand un Persan courtise l’Amérique Latine – Le Figaro du 22 janvier 2012
[12] : Le président de l’OCS dans le documentaire d’Alexandre Dolgorouky Le monde selon Gazprom (2007)
[13] : Zhang Weixing – Le président iranien Ahmadinejad assistera au sommet de l’OCS à Astana – Chine Nouvelle du 13-06-2011

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