Rencontre avec le chargé de mission du G8

« Il est 17h00 et il s’agit de la dernière entrevue de la journée. Nous enchaînons, comme c’est le cas depuis 3 jours, entrevue sur entrevue depuis 8h30. Lors de la dernière entrevue de la journée, nous sommes généralement beaucoup plus calmes, épuisés, rêvassant de cette douche chaude qui nous attend une fois de retour à l’hôtel.

Sauf qu’aujourd’hui, et même s’il s’agit du dernier entretien de la journée, l’entretien est de très grande importance, du moins il l’est pour moi. Mes collègues Tunisiens et Égyptiens l’ont bien compris. Alors, en descendant du bus, ils me disent qu’ils ne diront pas un mot et qu’ils m’offrent les 60 minutes de discussion rien qu’à moi, parce qu’ils adhèrent mais parce que j’y mets tellement de coeur que ça ne pourrait se dire ni se faire autrement. J’en suis plus que ravie.

Je demande à ma nouvelle amie de me donner un coup de pied sous la table si elle voit que je deviens trop agressive. Après tout, et même si le sujet est purement économique, il s’agit au bout du compte de la diplomatie française et j’ai déjà manqué de tact à l’Élysée… La charmante interprète qui nous accompagne depuis lundi (car nos amis égyptiens ne sont pas francophones) me souligne qu’elle est prête et qu’elle commence à s’habituer à mon débit et à mon ton qui monte, que je n’avais pas à m’en faire.

Nous pénétrons dans le bâtiment. Le bâtiment est splendide. Un mélange d’architecture moderne et industrielle. Nous longeons le premier couloir, puis le deuxième couloir, puis le troisième. Nous croisons des cartes du monde mais surtout des cartes de l’Afrique… Et nous avançons encore dans ce labyrinthe… Nous nous apprêtons à rencontrer le Chargé de mission G8 auprès du directeur régional, rattaché au Ministère des Affaires étrangères et européennes, Direction Générale de la Mondialisation, du Développement et des Partenariats. Ce qu’appellent les connaisseurs la DGM.

C’est un jeune homme de la direction de l’économie globale et des stratégies du développement qui nous reçoit. Nous nous installons autour de la table de réunion, dans une salle sans vie d’un immeuble tellement beau mais sans vie peuplés d’employés qui travaillent dans un quasi open-space mais qui ne nous ont même pas vu passer… On aurait dit des machines penchées sur des machines… Le jeune homme, enthousiaste, aligne sa première phrase quand son boss, Monsieur le chargé de mission que nous attendions impatiemment, fait son entrée. Le jeune bafouille et se tait en disant que maintenant que Monsieur est là, il lui laisse la parole. En France, la hiérarchie, c’est sacré…

Le Monsieur est très chic, l’allure fine et très fraîche. Il ne sait pas trop pourquoi 7 journalistes Tunisiens et Egyptiens sont là et nous demande ce qui est prévu dans le programme. Le malaise s’installe à nouveau, car Monsieur n’est pas le premier à se méprendre ainsi… A se demander sur quelle base sont élaborés les programmes… Finalement, on s’en sort.

Monsieur le Chargé de Mission nous demande quel sujet nous aimerions discuter. Mes amis me donnent carte blanche du regard. Je dis : « Nous sommes là pour savoir pourquoi la Tunisie et l’Egypte ont été invitées au sommet de Deauville ? Pour savoir quelles conditions pour les prêts que vous comptez nous refiler. Et surtout à quel taux ? ». Monsieur le chargé de Mission me coupe et me dit : «Oui, oui. Juste les axes. Donc au final, vous voudriez qu’on parle de Deauville. » Puis il propose de nous servir une petite introduction.

Il commence par nous dire qu’il y a quelques mois, les Français commençaient à se poser des questions sur l’utilité du G8 alors que le G20 était sur pied. Mais le printemps arabe leur avait démontré que le G8 formait un environnement propice pour discuter de l’opportunité historique qui s’offrait à eux, que la France et l’Europe se devaient d’être à la hauteur de ces évènements historiques. Il nous parle de l’invitation de la Tunisie et de l’Egypte. Invitation selon lui évidente servant à montrer l’ouverture de la France et des pays du G8 aux initiateurs du printemps arabe. Et puis, il y avait aussi le cas opposé… Car si le G8 n’avait pas invité nos deux pays, certains se seraient posé la question se demandant pourquoi ne pas avoir saisi l’opportunité. Et puis bien sur, nous avons eu droit au baratin, certes pas calculé, mais baratin quand même, du partenariat, de la politique de voisinage, de coordination, d’élargissement du champ d’action, d’intégration économique… Et puis y avait aussi la gouvernance, la démocratie, la réflexion sur les institutions nouvelles, etc, etc… Monsieur le chargé de mission G8, clôt son monologue en nous affirmant qu’il ne s’agit pas de promesse mais que la France s’engageait à concrétiser le processus avant 2012 en accompagnant les réformes et en conseillant nos gouvernements transitoires sans prétention aucune. Monsieur le chargé de Mission nous énumère les Rendez-Vous déjà fixés avant le prochain sommet du G8, organisé en 2012 par Obama à Chicago. Des rendez-vous en juillet, en septembre, encore en septembre… Des rendez-vous, rien que des rendez-vous pour concrétiser le processus et nous prouver qu’il ne s’agit pas uniquement de promesses.

Pendant que Monsieur parle, mon coeur bât fort, très fort.. Toutes ces rencontres, toute cette volonté de « concrétiser ». Que fais-je donc là ? Tout est déjà décidé… Nous sommes dans le pétrin… Mon pays ne sera jamais souverain… Je déprime…

Monsieur le chargé de mission a fini son monologue diplomatique. Je me dis que même si tout est joué, il est de mon devoir pour ma conscience, pour mon pays et pour la révolution de mon pays de dire ce que j’étais venue dire. Je me lance : « Monsieur, je suis d’abord très inquiète quand vous me dites que vous fournissez tous vos efforts pour concrétiser les promesses de Deauville avant 2012… Quand vous parlez de négociation et de partenariat, pouvez-vous me dire avec qui vous négociez ? Nous sommes aujourd’hui en transition et le gouvernement actuel est un gouvernement transitoire non élu. Sur quelle légitimité vous basez-vous ? Qui vous dit que ce que vous rapporte les gens que vous rencontrez reflète la volonté du peule qui a fait cette révolution ? Vous croyez peut-être que le peuple tunisien s’est soulevé pour la démocratie ? Vous vous trompez car ceux qui sont sortis en premier dans les rues sont sortis pour la dignité et le pain. La démocratie n’est pas un objectif en soi. La démocratie est une conséquence. Conséquence de la souveraineté, de l’emploi, de la dignité. Un homme digne ne permet à aucune force de piétiner sa liberté et c’est de là qu’est née la démocratie.

L’Europe veut nous aider, mais l’Europe va déjà très mal elle-même. Ce matin des milliers de Grecs sont sortis dans les rues pour protester contre le plan d’austérité que l’Europe a décidé pour leur pays. Et malgré ces milliers de personnes dans les rues, le gouvernement signe pour ne pas déplaire à l’Europe. Mais à quoi sert donc un gouvernement s’il règne sur un peuple mécontent. Ces manifestants ont été réprimés alors ne venez pas me parler de démocratie. Comme eux les Espagnols aussi ont été réprimés quand ils sont sortis crier leur indignation.

Monsieur, l’Europe va mal. Le monde va mal. La crise de la dette souveraine touche tous les pays développés. On se demande si les pays du G8, tous à l’ exception de l’Allemagne, sont déficitaires malgré leurs notes très élevés, nous prêtent de l’argent à un taux supérieur à 6% alors que ces pays empruntent sur le marché financier à un taux de 1% malgré leur déficit, on se demande si tout ce plan n’est pas juste une manière de se faire de l’argent sur notre dos. Monsieur, vous avez parlé d’élargissement et d’intégration mais vous savez très bien que le capitalisme est dans l’impasse, que le système mondial touche à sa fin, que l’humanité agonise. Me parlez-vous d’élargissement parce que vos marchés sont saturés et que vous voudriez créer de nouveaux marchés que nous sommes ?

Monsieur, imaginez un instant que le gouvernement que nous aurons élu, et qui sera légitime, décide qu’il ne voulait pas faire de l’Europe un partenaire primordial et qu’il voulait plutôt travailler avec l’Afrique qui est la plus grande réserve de développement au monde, avec la Chine, la Russie, le Monde Arabe ou l’Amérique Latine. Que dirons-nous à ce gouvernement légitime si le gouvernement de transition illégitime qui l’a précédé à signer pour une génération ?

Monsieur, la révolution a commencé en Tunisie mais elle s’étale dans le monde entier et pas que dans le monde arabe. La France elle-même couve une révolution et dans cinq ans vous penserez à cette Tunisienne qui l’avait prédit dans votre bureau un jour… Ca explosera chez vous, ça explosera dans toute l’Europe. Et vos policiers tireront sur les manifestants et les tueront parce que vos gouvernements seront là à défendre les oligarchies qui tiennent les ficelles du monde. Pourquoi attendre que ça arrive ?

Monsieur, j’ai une question personnelle à vous poser. Avez-vous des enfants ? »

Et là, Monsieur le chargé de Mission G8, me répond : « Oui, j’en ai, j’en ai même deux »

Et je lui demande : « Quel avenir rêvez-vous pour vos enfants ? Indépendamment de votre poste… Quel monde rêvez-vous pour vos enfants ? »

Et il me répond, pâle, mal à l’aise mais touché : « Ne croyez pas que vous avez le monopole de cette question. Je me la pose tous les jours et je voudrais qu’ils vivent dans un monde meilleur que le nôtre. »

Et là je lui réponds : « Je n’ai pas la prétention de détenir le monopole de la question et je sais que de plus en plus de gens se la posent. Le monde tel que nous le connaissons est à l’agonie, les Etats Unis pourraient annoncer leur faillite le 2 Août, et si ça arrive la Chine coulera et le monde coulera. Vous souffrez de la dette souveraine, alors pourquoi nous refiler le cancer ?

Parce que vous savez que si on signe pour les 25 prochaines années, nous vivrons ce que vous vivez aujourd’hui… Pourquoi ne pas travailler ensemble pour trouver une alternative. Car le monde est en train de changer et je vais employer ici un mot que vos médias censurent… Nous sommes en train de vivre un nouvel ordre mondial pour lequel il va falloir inventer un nouveau système. Un nouveau système dans la réciprocité et dans la souveraineté. Car nous ne sommes pas des sous-Hommes. Nous valons ce que vous valez et même plus que ça. Nous avons fait une révolution et avons surpris le monde. Si vous croyez que nous ne sommes pas capables de trouver une alternative, c’est nous sous-estimer.

Monsieur, les gens que vous êtes en train de rencontrer sont illégitimes. Ceux qui vous parlent au nom de notre pays. Ils ne connaissent pas notre peuple, ils ne connaissent pas la jeunesse de la révolution. Soit ils appartiennent à la vieille école, des dinosaures, ou alors ils ont vécu toute leur vie en dehors de notre pays et sont non seulement déconnectés de la réalité de la Tunisie mais sont – pire encore – esclaves d’un formatage que vous leur avez fait subir.

Monsieur, en négociant et en dessinant l’avenir de notre pays avec ces personnes illégitimes, vous commettez une très grande erreur que vous pourriez regretter dans à peine un mois. Car la rue gémit encore et que le gouvernement transitoire, malgré la répression cachée qu’il exerce, malgré l’auto-censure des médias, malgré les intérêts qu’il défend… Ce gouvernement risque de sauter tout comme a sauté celui de Ben Ali… Et là vous serez vraiment mal parce que vous vous serez trompés deux fois. Une fois à travers MAM et une deuxième avec le G8.

Monsieur, je vous donne un conseil, vous avez encore une chance. Chez vous, les indignés ne sont pas encore morts… Ils ne sont pas encore tués… Alors réfléchissez et repensez le monde. Quel monde pour vos enfants ? Le système actuel est à l’agonie… »

Puis le silence. Pesant… Très pesant.

Monsieur le chargé de mission me regarde et me dit : « Je n’ai rien à rajouter… Vous avez raison… Avez-vous prévu de rencontrer le Directeur d’Afrique du Nord et du Moyen Orient ? »   Je lui réponds que c’est prévu pour demain.

Je ne citerai pas les noms de « connaisseurs » illégitimes « dégagés » par le peuple depuis des mois mais qui négocient encore aujourd’hui avec le G8 au nom de la Tunisie. J’attends de rentrer en Tunisie pour mener mon action médiatique en bonne et due forme… Mais je citerai les noms que je leur ai demandé de noter à savoir Fathi Chamkhi et Tarek Kahlaoui. Je leur ai dit que c’était le genre de personne très intéressantes qui pouvaient leur apporter beaucoup mais que les restes du système empêchaient d’émerger.

Quel monde pour nos enfants ? On ne s’en rend pas vraiment compte mais ce monde pourrait éclore chez nous… en Tunisie… Il nous faudra juste beaucoup de sacrifices et un peu de courage…  »

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