UGTT et menace islamiste pour faire diversion ?

« La stratégie de la diversion vise à empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles dans tous les domaines, en le mettant dans une situation de confusion, de désorganisation, de désorientation.

Concrètement, cette stratégie peut se manifester par des rumeurs, des désinformations, de la propagande, etc. qui conduisent à un déluge de distractions et d’informations insignifiantes et mal structurées, alors que les problèmes essentiels sont traités avec un minimum d’informations. »


Si certains reprochent à la Révolution Tunisienne de ne pas avoir de leader, personne ne lui reproche de ne pas avoir d’objectifs bien définis, du moins jusqu’au 14 janvier 2011. Depuis le début du soulèvement populaire, les revendications du peuple étaient on ne peut plus claires :

  • Abolir la dictature à n’importe quel prix (خبز و ماء و بن علي لا)

  • Écarter le RCD, parti au pouvoir (يسقط جلاد الشعب يسقط حزب الدستور)

  • Écarter les Trabelsi, mafia de la famille présidentielle (لا لا للطرابلسية إلي نهبوا الميزانية)

  • Garantir l’emploi, la liberté et la dignité (شغل حرية كرامة وطنية)

  • Assainir le système policier (يا بوليس يا ضحية حس حس بالقضية)

Ayant suivi de très près toutes les manifestations depuis le mois de décembre 2010, ayant moi-même participé aux manifestations sur la capitale – et cela bien avant le 14 janvier – je ne me rappelle pas avoir entendu ne serait-ce qu’une seule fois un slogan ne servant pas ces objectifs. Je ne me souviens en aucun cas avoir entendu un semblant de slogan religieux excepté le « Allahou Akbar » traditionnel au moment de conduire les martyrs à leur ultime demeure. Un « Allahou Akbar » très souvent accompagné d’un slogan rappelant les objectifs de la Révolution, à savoir :

« Martyr repose-toi, nous poursuivrons la lutte » (يا شهيد ارتاح ارتاح سنواصل الكفاح).

Suite à la fuite du dictateur Ben Ali, les hostilités du peuple se sont tournées vers un nouvel « ennemi » : L’UGTT. Les Tunisiens semblaient avoir très vite oublié que la puissante centrale syndicale avait presque joué le rôle de leader jusqu’au 14 janvier, en apportant son soutien logistique aux manifestants sur tout le territoire tunisien. Un soutien inébranlable malgré les pressions exercées par l’ancien régime sur les hauts responsables de la centrale syndicale. Malgré cet apport indiscutable à la Révolution du peuple, rien n’a pu freiner l’amalgame, et l’UGTT associée à sa tête corrompue s’est subitement transformée quelques jours après la fuite de Ben Ali en ennemi public n°1.

Mais tous les Tunisiens ne sont pas dupes, et pendant qu’une majorité alarmée par les grèves et les revendications sociales et syndicales luttaient sans trêve contre le nouvel ennemi de la patrie, un groupe de militants (qui ne se sont pas réveillés le 14 janvier à midi) s’est installé à la place du Gouvernement à la Kasbah, une première fois puis une deuxième, offrant à la Tunisie la promesse d’une deuxième République. C’est alors que le nouveau Premier ministre Béji Caied Essebsi fait son entrée sur scène. La première personnalité qu’il rencontre à huit clos n’est autre que le secrétaire général de l’UGTT, Abdessalem Jrad. Nous ne saurons rien de l’échange qu’ont eu les deux hommes. Mais depuis, on n’entend plus vraiment parler de l’UGTT.

Sauf que la tête de liste des ennemis jurés de la nation ne peut rester vacante trop longtemps. C’est là qu’entre en scène l’islamisme. Nous savons tous que la dictature a toujours été un rempart contre l’islamisme et nul besoin de rappeler que les dictateurs arabes qui commencent à tomber l’un après l’autre comme des mouches ont toujours été soutenus par les « démocraties » occidentales. Barah Mikail, directeur de recherche sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à la Fondation pour les Relations Internationales et le Dialogue Extérieur (FRIDE ) disait dans un entretien accordé à l’Association France Palestine Solidarité « qu’il faut être conscient de ce que les islamistes peuvent compter au rang de forces politiques dans beaucoup de contextes, et que c’est leur marginalisation qui, au contraire, a le plus de chances de mener à leur radicalisation. ». Un discours très censé mais qui ne semble intéresser personne en Tunisie car la panique s’est installée.

Sur les réseaux sociaux, un seul ennemi : Rached Ghanouchi et son mouvement Ennahdha. Alors on ferme sa page Facebook et on allume la télé, mais à la télé aussi, le débat sur l’islam est omni-présent. Alors on éteint la télé et on allume la radio. Pas de chance, le débat porte encore sur l’islam et sur la menace islamiste. On se dit qu’on va sortir boire un café pour se déconnecter un peu, mais là aussi on nous parle encore et encore de ce Rached Ghanouchi, de son double discours, de l’Iran, de l’Afghanistan. Et le débat est tellement alimenté, certes par quelques faits réels mais surtout par des dizaines et des dizaines de légendes, qu’on ne peut plus en sortir. Allez tenter de leur parler de corruption, personne ne vous écoutera…

Pourtant :

  • Le site OWNI.org lâche une bombe le 3 mars 2011 concernant le scandale de l’implantation d’Orange en Tunisie mais personne ne semble s’y intéresser

  • La société canadienne Dualex annonce qu’elle estime à plusieurs centaines de milliers de barils, voire plus, les réserves pétrolières à Bir Bouhajla mais personne ne semble s’y intéresser.

  • La Suisse annonce officiellement que la demande de la Tunisie portant sur la restitution de l’argent de Ben Ali est insuffisante mais personne ne semble s’y intéresser.

  • Des documents authentiques démontrent l’implication de plusieurs organes bancaires et gouvernementaux dans des scandales financiers comme ceux de la Banque du Sud mais personne ne semble s’y intéresser.

Et pendant ce temps,

Les ex adhérents du RCD, qui avaient honte de se montrer il y a trois mois, sortent manifester, la tête haute, contre l’injuste du projet de la loi électorale leur interdisant de se présenter aux élections de l’Assemblée Constituante.

Les hommes d’affaires corrompus cherchent leur nouvel étalon qu’ils financeront pour assurer la continuité de la couverture du pouvoir.

Les agents corrompus détruisent des documents (du moins ce qui en reste) pour effacer toute trace de corruption.

Les écoutes téléphoniques reprennent.

Diversion vous dites ?

 

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