Tunisie : Le peuple catalyseur ? – Partie I : Mohamed Bouazizi, le profil parfaitement adapté

« Un catalyseur ne modifie ni le sens d’évolution d’une transformation ni la composition du système à l’état final. Tout catalyseur d’une réaction dans le sens direct catalyse aussi la réaction en sens inverse. De ce fait, un catalyseur ne permet pas d’accéder à des réactions impossibles sans lui. Cependant, comme il peut modifier très fortement la vitesse d’une réaction spécifique parmi un grand nombre possible, il permet d’obtenir sélectivement une réaction qui, sans lui, serait trop lente (ou trop rapide), ou encore très minoritaire (ou trop majoritaire). »

Plus le temps passe, plus je me pose des questions. On me dit que comprendre le passé ne sert à rien, que seul l’avenir compte désormais. On me dit qu’il ne faut pas se disperser et qu’il faut aller de l’avant. On me dit que tout ce qui compte aujourd’hui est la construction. Mais comment construire quand nous ne sommes pas sûrs des fondations ?

Anatole France disait : « Ne perdons rien du passé. Ce n’est qu’avec le passé qu’on fait l’avenir. »

Depuis trois mois, chaque jour, au lieu de m’apporter une réponse, m’apporte une nouvelle interrogation. Et pendant que certains s’adonnent, corps et âme, à s’accaparer l’avenir, je m’acharne à essayer de comprendre le passé…

Partie I – Mohamed Bouazizi, le profil parfaitement adapté

« Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu devant le Gouvernorat de Sidi Bouzid. La saisie de sa marchandise a été l’injustice de trop… »

Le profil de Mohamed Bouazizi est parfaitement adapté à une réalité socio-économique de plus en plus accablante. Jeune chômeur, brillamment diplômé, obligé de vendre des fruits et des légumes pour subvenir aux besoins de sa famille, maltraité par la police. La nouvelle fait le tour du Web mais aussi la Une de la presse internationale. Tous les médias sans exception véhiculent ce profil taillé sur-mesure qui s’avèrera faux au bout de quelques semaines. Mohamed Bouazizi n’était pas brillamment diplômé… Mais cette « erreur » passera finalement presque inaperçue car l’étincelle a déjà embrasé la jeunesse tunisienne et le feu a pris.

Autre caractéristique fort intéressante de ce profil parfaitement peint, la maltraitance dont Mohamed Bouazizi aurait été victime et qui aurait conduit à l’indignation fatale. L’accusée présumée se nomme Faïda Hamdi, agent municipal aux arrêts depuis plus de deux mois, coupable d’avoir giflé celui par qui tout a commencé. Faïda Hamdi entamait à la fin du mois de Mars une grève de la faim qu’elle aurait refusé de suspendre jusqu’à il y a quelques jours. A Menzel Bouzayène, délégation du Gouvernorat de Sidi Bouzid où les forces de l’ordre ont tiré pour la première fois sur des manifestants et où sont tombés les premiers martyrs, des manifestations de soutien ont réclamé la libération de l’agent municipal. Et pour cause : Mohamed Bouazizi aurait insulté Faïda Hamdi et la gifle de cette dernière n’aurait été qu’une réaction légitime. La version des faits qui revient le plus souvent et que beaucoup chuchotent discrètement parce qu’on ne touche pas à un symbole au risque de passer pour un « anti-révolutionnaire » est la suivante : Certains se seraient plaints de la balance truquée de Bouazizi. L’agent municipal serait alors partie contrôler la précision de l’outil en question. Le ton serait monté. Le marchand aurait insulté Faïda Hamdi en lui disant que la balance ne servait pas à peser ses seins… Aurait suivie une gifle réactionnelle que certains jugent légitime… En attendant, le juge d’instruction au tribunal de Première instance de Sidi Bouzid a pris la décision de renvoyer le dossier de l’affaire devant le conseil cantonal pour la séance du mardi 19 avril 2011.

En remontant dans le temps, on se rend compte que Mohamed Bouazizi n’est pas le premier cas d’immolation par le feu en Tunisie. Plus intrigant encore, l’immolation de Mohamed Bouazizi ou du moins l’histoire peinte par l’opinion publique nationale et internationale ressemble étrangement à ce qui s’était passé neuf mois auparavant à Monastir. Un jeune père de famille, marchand ambulant, à peine la trentaine, connu et apprécié de toute la ville, s’était immolé par le feu le 3 mars 2010 à l’intérieur du siège du gouvernorat suite à une altercation avec les autorités locales. Abdessalem Trimech avait été transféré tout comme Mohamed Bouazizi au Centre de traumatologie et des grands brûlés de Ben Arous. Une marée humaine avait couvert la ville de Monastir le jour de son enterrement. Une page Facebook « Tous ensemble avec Abdesslem Trimech » avait été créée trois jours après l’immolation et bien avant son décès. Et pourtant, l’information n’a pas circulé.

Plus étonnant encore, Abdesslem Trimech appartenait à une famille de sportifs de haut niveau. Son frère, Ahmed Trimech, est basketteur et sa sœur, Ibtissem Trimech, est jeune rameuse médaillée d’or et d’argent aux Jeux africains d’Alger en 2007. Les vidéos de l’enterrement montrent une très grande colère populaire, une très grande présence sécuritaire aussi. Pourtant, ni réseaux sociaux ni média ne s’étaient penchés sur l’affaire malgré la création de la page Facebook.

 

Et je me demande :

Qui a élaboré ce profil parfaitement adapté au contexte socio-économique infligeant de la jeunesse tunisienne ?

Qui a contribué à ce que l’immolation de Mohamed Bouazizi (Tarek Bouazizi de son vrai nom) soit immédiatement relayée sur les réseaux sociaux, avec un profil erroné qui n’a pas été vérifié par les plus grands média internationaux ? Et pourquoi est-ce que le vrai profil, lorsqu’il a été divulgué, n’a pas fait l’objet d’une grande couverture médiatique ?

Pourquoi ne s’être pas intéressé à l’agent municipal Faida Hamdi et à sa version des faits ?

Et si le profil de l’homme par qui tout a commencé n’avait pas été erroné au départ, la réaction de la rue tunisienne aurait-elle était différente ?

Comment est-ce que les autorités qui ont très bien su étouffer l’histoire de Abdessalem Trimech, ne sont-elles pas parvenues à étouffer l’affaire Bouazizi ?

Et enfin la question qui me tourmente depuis presque trois mois et qui reviendra souvent :

La révolte ayant conduit à la Révolution que nous vivons aujourd’hui est-elle spontanée ou a-t’elle été provoquée ?

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