« La peur de la liberté » (pour comprendre un peu ce qui se passe dans la tête de certains)

Liberté et responsabilité sont indissociables. Néanmoins, il y a des choix qui sont sources de peur et non de plaisir – et la liberté devient un inconnu effrayant ou au moins pénible. La liberté implique de prendre une décision et la responsabilité, de l’assumer. Sans choix, pas de liberté; sans conséquences, bonnes ou mauvaises, pas de responsabilité – et les alternatives deviennent de simples décisions arbitraires et vides de sens.

La liberté est habituellement dépeinte comme une valeur positive, mais dans le monde réel son application entraîne des réaction plutôt ambigües, car l’autre face de la médaille est nettement moins appréciée.

Au cours de mes études, un professeur fit remarquer à notre classe cette ambiguïté à propos du monopole des communications, dans une longue diatribe dont j’essaye de rapporter ici la teneur:

« Prenez la téléphonie. Avant, lorsqu’il n’y avait que France Telecom, sur le créneau ou même avant les PTT, chaque responsable d’infrastructure d’entreprise n’avait aucune alternative: son interlocuteur, c’était le monopole public. Certes, ils étaient chers en comparaison des standards internationaux, ils mettaient un mois pour installer une nouvelle ligne en centre ville et si vous vous adressiez à eux vous aviez l’impression de parler à un mur… Mais personne n’avait le choix. Tout le monde était logé à la même enseigne.

Lorsque la libéralisation des opérateurs est survenue, de nouveaux acteurs ont fait leur apparition. Une offre diversifiée, qui a profité à ceux qui ont su se remettre en question. Mais tous ne l’ont pas fait; par commodité, bien des clients sont restés accrochés au monopole historique dont les tarifs étaient subitement devenus hors de prix par comparaison. En refusant de se donner la peine de modifier leurs habitudes, ils ont refusé toute remise en question qui aurait pu leur être très profitable; mais refuser de choisir est déjà un choix en soi.

Par commodité et paresse intellectuelle, pour s’éviter le tourment de renégocier une situation qui avait l’air de faire partie du décor, des milliers d’entreprises et de particuliers ont perdu des sommes sans nom face aux opportunités qui se créaient. C’est toujours facile de leur jeter la pierre; face à un développement similaire dans d’autres secteurs, nombreux sont ceux, même parmi vous, qui préfèreront s’éviter le tourment d’une prise de décision. »

Trancher entre différentes alternatives est souvent perçu comme une épreuve pénible. Dans cet exemple, beaucoup de gens préféraient l’époque où il y avait un monopole de la communication. Certes, il avait plein de défauts, comme tout monopole, mais au moins il n’y avait pas de question à se poser – et c’était très confortable intellectuellement à défaut de l’être économiquement.

De là à vouloir instaurer un monopole ou réclamer que l’Etat légifère pour s’épargner à soi la tyrannie de la prise de décision, il n’y a qu’un pas. Bien sûr, personne ne peut faire en permanence le meilleur choix – à supposer qu’il existe – et il n’y a rien de dangereux ou de malsain à déléguer une prise de décision à un expert qu’on estime compétent. Mais la démarche que quelqu’un fait pour se trouver un mandataire diffère totalement de quelqu’un d’autre qui implique l’intervention de l’Etat.

Cette stratégie est aussi dangereuse que son apparence est confortable. Les libertés abandonnées à l’Etat ne reviennent jamais, pour la simple raison que l’Etat légifère bien plus qu’il n’abroge des Lois. La liberté perdue n’est pas que la sienne, mais celle de toute une population soumise bon gré mal gré à ce que des tiers décident pour elle – même si elle s’estimait compétente avant. Le tiers en question, l’Etat, se pose souvent comme un arbitre indépendant et impartial, qui n’est pas « soumis aux lois du marché ». C’est peut-être vrai pour ce qui est du marché financier – et encore – mais cela n’implique pas que l’Etat soit indépendant de toute influence pour autant. Les hommes d’Etat sont soumis à toute une nébuleuse de jeux de pouvoir, de renvois d’ascenseur, de Lobbies et autre clientélisme. Leur vision ne se limite souvent qu’aux échéances électorales suivantes. De fait, ceux qui en appellent à l’Etat pour son « indépendance » ne font que troquer un système d’influence pour un autre, nettement plus occulte.

Enfin, et c’est sans doute le plus grave, une liberté abandonnée implique moins de responsabilités, dans un cercle vicieux de délégation qui laisse finalement de moins en moins de choix disponibles, jusqu’à amenuiser l’individu pour en faire un prisonnier volontaire inquiet et tourmenté, totalement à la merci de ceux qui veillent sur lui et incapable de décider quoi que ce soit.

C’est par morceaux que la liberté se perd, petits bouts par petits bouts. La peur de l’inconnu est une puissante force conservatrice et collectiviste qui pousse certains à renoncer à ce don unique et à infliger cette perte d’indépendance au reste de la population. Plus ou moins lentement selon leur caractère, les individus en arriveront à se soumettre d’eux-mêmes aux bons soins d’une caste de bergers qui décidera à leur place, mais pas forcément selon leur meilleur intérêt. Car l’intérêt d’un berger n’est pas que son troupeau ne s’émancipe. Sinon, qui le garderait?

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* Texte rencontré il y a déjà quelques années sur le blog http://www.stephane.info/index.php

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