Tunisie : Deux ans après l’immolation par le feu à Sidi Bouzid, la patience s’éteint au Bardo

la patience à ses limites

Le Bardo, 17 décembre 2012 – Alors que la deuxième édition du « Festival International de la Révolution du 17 Décembre » démarre à Sidi Bouzid, en présence de Mostafa Ben Jaafar, Président de l’Assemblée Nationale Constituante et Moncef Marzouki, Président de la République, un peu plus d’une centaine de manifestants se sont rassemblés ce midi à la capitale Tunis, devant le siège de l’Assemblée Constituante, au Bardo. La foule comptant bon nombre de familles de martyrs et de blessés du soulèvement populaire survenu il y a deux ans a choisi de « célébrer » cette journée symbolique sous le slogan « La patience a ses limites ».

 

Une ambiance maussade

12h35 – Porte latérale du siège de l’Assemblée Nationale Constituante. Une centaine de personnes ont répondu présentes à l’appel lancé sur le réseau social Facebook il y a cinq jours. Sous l’appellation : « La patience a ses limites », l’évènement organisé par le « Mouvement Fidélité au Sang des Martyrs » visait à interpeler, encore une fois, les députés de la plus haute instance du pays et demander à ce que justice soit rendue.

mère Les membres des familles des martyrs et des blessés adossés au portail fermé de l’Assemblée portent tristement les portraits de leurs enfants éteints, pour la plupart à la fleur de l’âge. Leurs visages ne reflètent plus vraiment la colère vive et parfois même violente des derniers mois. C’est l’accablement et la fatigue qui ont désormais pris place, accompagnant les larmes silencieuses de mères exténuées et l’indignation muette de pères affaiblis.

De l’autre côté du portail fermé, quelques soldats inertes observent la scène. A quelques mètres de la foule, une fourgonnette de police est stationnée. Les agents de maintien de l’ordre, très jeunes pour la plupart, se tiennent debout à côté du véhicule sans afficher aucune animosité. Aucun dispositif exceptionnel de sécurité, du moins en apparence, ne semble avoir été mis en place.  Peut-être parce que le Ministère de l’Intérieur s’est habitué au nombre modeste de participants à ce genre de manifestations.

rassemblement

« Un peuple qui ne rend pas justice à ses martyrs ne mérite pas la liberté »

ne mérite pas la liberté

Quelques pancartes ponctuent le décor : « La légitimité n’est qu’une pièce de théâtre, la situation reste la même », « Un peuple qui ne rend pas justice à ses martyrs ne mérite pas la liberté » ou encore cette question adressée au gouvernement : « Où est la justice ? Que crains-tu ? Qui crains-tu ? » suggérant une souveraineté absente.

Derrière le fil barbelé longeant la clôture, une grande affiche énumère les revendications des manifestants :

-          Tenir une assemblée générale autour du dossier des martyrs et des blessés

-          Faire payer tous les responsables impliqués

-          Fixer la liste officielle des martyrs et des blessés.

-          Séparer le dossier des martyrs et des blessés du dossier de l’amnistie générale

-          Activer la procédure pour assurer le droit des victimes et des familles des victimes à intégrer la fonction publique

-          Désigner des représentants des familles dans les commissions compétentes et ce en concertation avec les concernés.

-          Etablir un organisme public pour assurer l’assistance et le suivi des familles et des blessés

-          Apporter l’assistance médicale et psychologique nécessaire aux blessés

-          Etablir un système d’évaluation des préjudices subis et du degré d’invalidité

-          Réviser le décret-loi 97  conformément aux propositions des concernés.

revendications

sonia annabiPour les manifestants, ces revendications, en plus d’être légitimes, sont parfaitement réalisables. Parmi eux, quelques cadres associatifs, quelques jeunes militants – partisans et indépendants -, quelques avocats, deux cadres dirigeants d’un parti politique marginalisé qui a fait de la justice transitionnelle son principal combat, et un nombre considérable de journalistes. Un député de l’Assemblée, de passage, s’arrête une minute pour lire en diagonale le panneau reprenant les revendications de la manifestation, puis s’en va, sans engager le moindre échange.

Dans la foule, un groupuscule de jeunes ne cache pas sa colère et pour cause : un membre appartenant aux très controversés « Comités de Protection de la Révolution » avait tenté d’agresser les manifestants verbalement contestant leurs slogans trop politisés à son goût et qui « attaquaient » directement le gouvernement. Sa tentative restera cependant vaine car, aujourd’hui, le vis-à-vis est de taille et remporte haut la main le duel de la « légitimité ».

Des prisonniers qui ne rentreront jamais

13h07 – La foule s’excite. Une nouvelle fait souffler un vent de colère fracassante. En effet, à Kasserine,  l’heure n’est pas à la fête. Des manifestants venus du gouvernorat du centre ouest apprennent par téléphone qu’il y aurait des affrontements entre la police et les jeunes de Cité Ennour. Il y aurait des victimes. Sans attendre de vérifier l’information, la foule s’enflamme. Des jeunes escaladent le portail de l’assemblée scandant des slogans hostiles au gouvernement. C’est l’hystérie sous l’œil des caméras et des objectifs.

escalade portail

L’abattement et la fatigue laissent place à la rage. Une mère s’écrie : « C’est une honte de ne pas avoir la liste définitive et officielle des victimes après deux ans ! C’est une honte de ne pas savoir qui les a tués ! ». Son fils a péri à la prison de Monastir. Il était aux arrêts pour consommation de cannabis et aurait été libéré deux mois plus tard s’il était resté en vie. Comme lui, 83 détenus ont péri dans les prisons tunisiennes durant la révolution, la plupart ayant écopé des peines légères. Le « statut particulier » de ces victimes tunisiennes fait aujourd’hui que le combat de leurs familles  soit marginalisé et se fasse dans l’indifférence des médias et le quasi-mépris de la société. Mais Arbia ne compte pas baisser les bras même si l’autopsie du corps de son fils lui a été refusée.

 

 

Des blessés toujours dans la souffrance

mèreDes mères prêtes à tout devant l’assemblée nationale constituante en ce lundi 17 décembre, il y en a plusieurs. Parmi elles, une quinquagénaire vêtue de noir de la tête aux pieds. Si sa tenue suggère le deuil, son fils à elle n’est pas encore mort. Il fait partie des blessés envoyés se faire soigner au Qatar et rentrés peu de temps après dans le même état, si ce n’est dans un état plus grave. Elle agite une lettre de liaison signée par le médecin soignant de son fils hospitalisé à une clinique de Bizerte. La lettre mentionne que le blessé doit être emmené dans les plus brefs délais en France. Une lettre qu’elle affirme avoir fait parvenir au Président de la République et qui n’aurait suscité que des promesses. Elle tire de sa Djallaba une enveloppe remplie d’ampoules de morphine avant de s’écrier :

« Mon fils ne dort que 8 heures par semaine tellement il a mal. Il est constamment sous morphine. Paraplégique, on ne se bat même plus pour qu’il remarche mais juste pour que cesse sa douleur ! Sans parler du flic qui lui a tiré dessus à trois reprises et qui a été promu. On me dit qu’il faut attendre les formalités du visa ! Mais de quelles formalités parlent-ils ? De quel visa ? Il ne part pas en vacances ! »

blessés

« Non aux partis ! Adhérez à notre cause en tant que citoyens ! »

Souffrance, rage et abattement ne sont qu’euphémisme en ce lundi morose.  Les manifestants du Bardo, sans vraiment suivre ce qui se passe à Sidi Bouzid où les festivités ont été éclipsées par la colère populaire, ne peuvent s’empêcher de critiquer violemment ceux qui célèbrent.

« Le sang coule encore », avance le père d’un martyr. « Nous fêterons quand les objectifs de la révolution seront atteints et tant que le sang ne sera pas vengé, rien ne sera célébré. Cette fête, c’est celle de Nahdha et de ses comités de la protection de la révolution. Ce n’est pas la nôtre. » ajoute-t-il.

pèreDes propos qui enchantent certains détracteurs de la Troika au pouvoir présents à la manifestation. Ils tentent de lever des slogans « anti gouvernement » lorsqu’un autre manifestant surgit :

« N’instrumentalisez pas notre action ! Si les partis ont quelque chose à dire qu’ils le disent ailleurs ! Ce mouvement ne porte aucune couleur politique. Personne n’a le droit de le récupérer. Nous ne voulons pas des partis. Nous ne voulons plus des partis. Nous ne voulons pas des associations qui se sont fait de l’argent sur le dos de nos enfants et de nos malheurs. Adhérez à notre cause en tant que citoyens ! »

C’est le récit d’un hymne de douleur. Un hymne à la justice. Deux ans après l’étincelle allumée par Mohamed Bouazizi, quelques milliers de familles attendent encore. En ce 17 décembre, la patience a prouvé ses limites.

 Wael Krafi

 Par : Olfa Riahi

Crédit Photos : Soukaina Jomni

About these ads

One thought on “Tunisie : Deux ans après l’immolation par le feu à Sidi Bouzid, la patience s’éteint au Bardo

  1. Ping : Du 29 novembre 2012 à aujourd'hui | Pearltrees

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s