Déchets nucléaires en Tunisie – Le gouvernement dément : Mensonge ou ignorance ?

Le lundi 7 mai, la jeune et « petite » page facebook (seulement 1400 fans) intitulée "ما خفي كان أعظم" (Ce qui est occulté est bien pire)  publiait une interview de Saber Yaakoubi, journaliste tunisien travaillant pour le compte du quotidien en ligne italien Notizie Politiche. Malgré le nombre très limité des « followers » de la page, la vidéo n’a pas tardé à faire le buzz sur les réseaux sociaux et pour cause : Saber Yaakoubi y expose les résultats de l’enquête du quotidien italien concernant l’existence éventuelle d’un cimetière de déchets nucléaires au village de Ben Ghilouf, délégation El Hamma, gouvernorat de Gabes, dans le sud tunisien.

Des révélations qui ont poussé la Ministre de l’environnement, Mamia El Benna, à s’exprimer publiquement, démentant ces affirmations. Un démenti qui, suite à une petite investigation autour du sujet, semble s’inscrire dans la série « Le démenti qui a menti ».

Une enquête d’un an suscitée par des plaintes sur Facebook

Au lendemain du soulèvement tunisien ayant conduit au départ du président déchu Ben Ali, les langues des tunisiens se sont déliées. Les médias traditionnels étant encore réticents quant au traitement de certains sujets «sensibles», c’est du côté du réseau social Facebook que continuent à se tourner ceux qui ne trouvent pas d’oreilles attentives. C’est ainsi qu’a été interpelé le journaliste Saber Yaakoubi qui avance « Des plaintes émises sur Facebook par des familles du sud du pays ayant perdu plusieurs de leurs membres avaient attiré mon attention ». Aussitôt, Yaakoubi propose le sujet à la direction de son journal qui lui donne le feu vert. L’enquête durera un an et conduira, selon le journaliste, à la découverte d’un niveau de radioactivité 40 fois supérieur à la normale à la surface du sol de Ben Ghilouf. Les mesures relevées par un compteur Geiger – servant à mesurer un grand nombre de rayonnements ionisants (particules alphaN 1, bêta ou gamma et rayons X, mais pas les neutrons) – et ayant fait l’objet d’une analyse poussée par un laboratoire de renommée, ont été effectuées sur du sol mouillé à proximité de blocs de refroidissement de l’eau d’une source de 2000 m de profondeur, eau qui servirait par la suite à l’irrigation de terres agricoles de la région. Cette source serait située à côté d’un « cimetière » de déchets nucléaires.

« Une rumeur qui vise à déstabiliser les investissements » selon les responsables gouvernementaux

Les résultats de l’enquête ont été portés à la connaissance du public tunisien à travers le réseau social Facebook car, toujours selon Saber Yaakoubi, les médias tunisiens traditionnels qu’il avait contactés (presse écrite et audiovisuelle confondues) n’avaient pas accepté de traiter le sujet. Résultats qui n’ont pas tardé à susciter une vague d’indignation générale poussant de hauts responsables gouvernementaux à s’exprimer publiquement. La ministre de l’environnement démentira, mercredi, la « rumeur » sur les ondes de Shems FM  et affirmera que « les autorités compétentes ont été très sollicitées ces dernières heures, après la naissance de la "rumeur" sur les réseaux sociaux, et ont décidé de faire appel à une équipe du Centre National des Sciences et Technologies Nucléaires de Sidi Thabet pour enquêter sur l’affaire ». Propos appuyés par Habib Khedher, député du parti Ennahdha à l’Assemblée Constituante, originaire de El Hamma, qui s’exprimera d’abord sur sa page Facebook  puis sur les ondes de la radio Jawhara FM  aux côtés du gouverneur de Gabes, tous deux n’appréciant pas la vitesse avec laquelle s’est propagée cette « rumeur » et avertissant des retombées qu’elle pourrait avoir sur le développement et l’investissement au sein de la région, avant de se rappeler – fort heureusement – que la santé de leurs compatriotes passaient avant tout et que tous les efforts seront fournis afin d’élucider cette affaire. Une affaire qui, selon Habib Khedher, avait déjà poussé les masses dans les rues en 1988, marquant les premières manifestations contre Ben Ali.

Ben Ghilouf, champ d’entrainement nucléaire américain ?

Ben Ghilouf est un petit village de la délégation de El Hamma relevant du gouvernorat de Gabes. Gouvernerat qui, au passage, n’est pas à son premier dossier environnemental épineux (cf : reportage photo "Gabès : Toxic City" par Wassim Ghozlani).

En février 2005, le Conseil de Défense des Ressources Naturelles (Natural Resources Defense Council – NDRC), peint par le New York Times comme « l’un des groupes environnementaux les plus puissants de la nation », publiait un rapport établi par Hans M. Kristensen, analyste indépendante spécialisée en politique d’armement nucléaire, et repris à l’époque par bon nombre de magazines et sites spécialisés,  rapport qui mentionnait le petit village tunisien Ben Ghilouf. (voir rapport intégral)

Le rapport intitulé : « U.S. NuclearWeapons in Europe : A Review of Post-Cold War Policy, Force Levels, and War Planning » (Armement Nucléaire Américain : Une Revue de la Politique Post-Guerre Froide, Niveaux de Force et Planning de Guerre) mentionne la Tunisie à 8 reprises.

Au niveau de la page 42, nous retrouvons le tableau suivant :

L’astérisque en bas du tableau mentionne :

« All ranges (except Maniago II) are for both nuclear and conventional bombing »

Traduction : Tous les champs (à l’exception de Maniago II) sont à la fois destinés au bombardement nucléaire et conventionnel.

Selon le tableau, le champ Ben Ghilouf est opérationnel depuis 1994.

Sur la page suivante du rapport (page 43), nous pouvons lire :

Traduction :

Un changement intéressant au niveau de la liste de 1994 constitue l’ajout d’un nouveau champ de bombardement nucléaire-compétent en Afrique du Nord : Ben Ghilouf en Tunisie. Il n’est pas clair si la Tunisie est au courant que Ben Ghilouf soit destiné à l’entrainement nucléaire. L’utilisation du champ tunisien est apparemment la conséquence du Programme Join Contact Team (JCTP), qui avait été désigné afin de « rassembler le personnel militaire et partager leurs idéaux de démocratie avec les pays de l’Europe Centrale et de l’Est. ».

A la page 96 du rapport, la note de bas de page n°119 expose :

« In 1996, two years after the addition of the Tunisian range, the African Nuclear-Weapon-Free ZoneTreaty (Treaty of Pelindaba) was signed. The treaty bans the use, threat of use, testing or stationing of any nuclear explosive device. This does not appear to prohibit testing of B61 training weapons,however, since these do not contain a nuclear device. Tunisia has signed but not ratified the treaty,which has not entered into force due to lack of sufficient ratifications.

The U.S. Navy also used the range (although Navy aircraft were denuclearized after the 1994Nuclear Posture Review) and described in 1997 how exercises with the Tunisian Air Force “provide outforces an opportunity for bombing practices on Tunisian ranges, replicating the conditions under whichthey may have to fly actual strike missions against a desert target.” Vice Admiral Steve Abbot, U.S.Navy, Commander Sixth Fleet, Statement Before the Joint Hearing by the Committee on Readiness andSubcommittee Military Personnel of the House of Representatives on Unit Readiness, People, andQuality of Life,” March 4, 1997 »

Traduction :

En 1996, deux ans après l’ajout du champ tunisien, le traité de la zone exempte d’armes nucléaires (traité de Pelindaba) a été signé. Le traité interdit l’utilisation, la menace d’utilisation, de test ou de stationnement de quelconque dispositif explosif nucléaire. Cependant, ce traité ne semble pas interdire les tests d’armes d’entrainement B61, puisque ces dernières ne contiennent pas de dispositif nucléaire. La Tunisie a signé mais n’a pas ratifié le traité qui n’est pas entré en vigueur en raison de manque de ratifications suffisantes.

L’US Navy (marine de guerre des États-Unis) a également utilisé le champ. (même si l’aéronautique navale a été dénucléarisée après la Révision de la Position Nucléaire en 1994) et a décrit en 1997 comment les exercices avec l’Armée de l’Air Tunisienne « offraient aux outforces* une opportunité de pratique de bombardement sur des champs tunisiens, en reproduisant les conditions sous lesquelles elles pouvaient avoir à effectuer des missions d’attaques réelles contre une cible du désert. » Vice Amiral Steve Abbot, U.S Navy, Commandant de la Sixième Flotte, Déclaration avant l’audience mixte par « the  Committee on Readiness and Subcommittee Military Personnel of the House of Representatives on Unit Readiness, People, andQuality of Life », le 4 mars 1997 »

*Note de traduction : outfources : cherchant la traduction exacte du terme, une personne habituée au champ lexical utilisé à qui j’ai demandé conseil m’a recommandé de garder le terme tel qu’il est et de rajouter une note mentionnant qu’il peut s’agir de « forces alliées » ou bien de « mercenaires ». Je cite « bref, des soldats à l’entrainement, dont on ne veut pas dire qui ils sont très exactement, sans ça, ils auraient dit « troops » ou « personnel »  [fin citation]

Ainsi, l’histoire des déchets nucléaires de Ben Ghilouf semblerait s’apparenter à la réalité plutôt qu’à la rumeur… En attendant la « vraie » enquête du gouvernement qui, nous l’espérons, ne tardera pas à venir…

Par Olfa Riahi

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7 thoughts on “Déchets nucléaires en Tunisie – Le gouvernement dément : Mensonge ou ignorance ?

  1. Pour l’entrainement nucléaire, les bombes ne sont pas réelles :) faut pas rater dans le rapport "unarmed dummies (probably BDU-38)"
    BDU-38 est une bombe d’entrainement (Practice) qui a les mêmes caractéristique balistique qu’une vraie arme sans contenir une charge nucléaire ou radioactive.
    Page 73 du rapport, on peut lire "Since training at nuclear bases does not require live nuclear weapons but is done with “dummy” weapons, such a low readiness level calls into question the need to continue to forward deploy U.S "

    • Ne pas rater que le rapport est là pour appuyer l’enquête du Notizie Politiche et non l’inverse :) Il y a eu d’abord les mesures (datées de cette année) puis suite à la polémique et au démenti du gouvernement, une investigation qui a révélé ce rapport (daté de 2005).
      L’ordre "logique" est important :)

  2. et sur le fond de toute l’histoire, il y a un amalgame entre déchets nucléaire et entrainement sur l’utilisation de bombes nucléaires par l’aviation américaine. comme le rapport l’indique, les USA ont utilise le site comme d’autres en Europe pour des séances d’entrainements pour larguer des bombes nucléaires. Évidement c’était des "dummies", de fausses bombes. Sinon les USA on bombarder la France, Belgique, UK…etc avec des bombes nucléaires ???? Le rapport continue pour dire que les USA simulait un environnement désertique pour des opérations surement potentielle en Irak ou ailleurs.

    Pour ce qui est des déchet…c’est très improbable que le gouvernement corrompu de ben ali l’a autorise…Même s’il l’a autorise, il les aurait enterre un peu loin dans le grand Sahara en Tunisie pas a qlq km de el hamma, Mais bon, on verra.

    Reste une hypothèse, c’est que les USA ont utilise des munitions contenant de l’uranium appauvrie (depleted uranium).

  3. Mensonges je ne sais pas…..ignorance sûrement pas au niveau du gouvernement les reponsables doivent être au courant de ce qu’il ont décider sionon c la porte ouverte à tous les abus. Il faudra malheuresement chercher encore et encore à comprendre pour connaître enfin la vérité "vraie"

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