Rapport de la Commission d’investigation de Bouderbala : « Toutes ces choses qui n’ont pas été dites » – Partie 1

Vendredi 4 mai, la Commission d’investigation sur les dépassements et les violations, présidée par Taoufik Bouderbala, remettait son rapport final quant aux évènements ayant soulevé la Tunisie à partir du 17 décembre 2010 et jusqu’au 23 octobre 2011, date des élections de l’Assemblée Nationale Constituante.

Le rapport de la Commission d’investigation tant attendu et dont la présentation a été reportée à plusieurs reprises depuis le début de l’année 2012, a enfin été rendu public lors d’une conférence de presse tenue au siège de la commission en présence d’une trentaine de journalistes tunisiens.

Le rapport comportant 1041 pages a fortement déçu ceux qui l’attendaient avec impatience. Dépourvu de toute révélation majeure par rapport aux zones d’ombre marquant encore aujourd’hui la période concernée par l’ « investigation », le document – dont l’élaboration, rappelons-le, a suscité plus d’un an de travail d’une quinzaine de personnalités de la société civile – s’est limité au simple récit d’évènements déjà couverts par grand nombre de média tunisiens et étrangers ainsi qu’au recensement des décès et blessures et aux circonstances de ces derniers sans en définir les responsables.

Alors que les plus naïfs s’attendaient à découvrir des éléments clés qui leur permettraient de comprendre, enfin, ce qui s’était réellement passé en Tunisie depuis le soulèvement populaire enclenché à Sidi Bouzid suite à l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010, les plus sceptiques ne s’attendaient pas vraiment à un feu d’artifice venant, selon eux, d’une commission dont la création avait été annoncée par le Président déchu le 12 janvier 2011. Le verdict est désormais sans appel, les sceptiques avaient bel et bien raison.

Mohamed Ghannouchi épargné par le récit

Le rapport de la commission revient à partir de sa page 231 sur les événements ayant eu lieu à l’aéroport Tunis-Carthage le 14 janvier 2011 et ayant conduit à l’arrestation des membres de la famille Trabelsi par la brigade anti-terrorisme (BAT) avec à sa tête le colonel Samir Tarhouni, principal protagoniste des faits.

Les évènements en question avaient déjà fait l’objet d’une investigation élaborée par Pierre Puchot, journaliste à Mediapart, et publiée le 09 aout 2011.

Dans son enquête, Pierre révèle :

« Après le départ de Ben Ali, en application de l’article 56 de la Constitution, le premier ministre Mohamed Ghannouchi appelle le colonel Samir Tarhouni et lui demande : «Qui souhaitez-vous mettre à la tête de votre coup d’Etat, colonel?» «Personne, proteste Tarhouni. Je n’ai fait qu’appliquer mon devoir, d’après l’article 56 que vous venez de faire appliquer à la suite de votre intervention télévisée, c’est vous mon président.»« En ce cas, relâchez la famille Trabelsi.»«Avec tous les respects que je vous dois, ce groupe d’individus est la cause de tous nos malheurs, je ne les remettrai qu’à l’armée, et la télévision nationale en sera témoin.»

L’ordre de relâcher la famille Trabesli émis par l’ancien premier ministre Mohamed Ghannouchi n’apparaîtra pas dans le rapport de Bouderbala.

Marouane Mabrouk et les informations de préparation de « putsh »

Marouane Mabrouk, gendre du Président déchu et l’un des plus grands hommes d’affaires tunisiens, n’a été mentionné que quatre fois dans le rapport de la commission et ce de manière presque anodine. Nous saurons, sans plus de précisions, qu’il était présent au palais de Carthage le 14 janvier 2011 en compagnie de Ben Ali.

Marouane Mabrouk, très controversé dès les premiers jours qui ont suivi le départ de son beau père et accusé par une majeure partie des Tunisiens d’avoir joué un rôle très important aux côtés de Mohamed Ghannouchi après le 14 janvier, a été – du moins que l’on puisse dire – épargné par les « pseudos révélations » de l’équipe Bouderbala. Pourtant, l’homme d’affaires aurait été à l’origine de plusieurs nominations au sein du gouvernement Ghannouchi 2. Parmi ses amis, Hakim Karoui – neveu de Hamed Karoui – Elyes Jouini, Yassine Brahim, Mehdi Houas ou encore Samy Zaoui, noms qui se passent de commentaires.

Plus intrigant encore, la version des faits donnée par Ali Seriati suite à son arrestation, publiée par le journal Le Monde et reprise par le site d’information Nawaat, attribue au gendre du dictateur un rôle non négligeable dans l’avant 14 janvier. En effet, Ali Seriati déclare :

Marwane Mabrouk – gendre du président – m’a contacté le 13 janvier au matin pour me dire qu’un conseiller sécuritaire du président Sarkozy, Bernard Squarcini, l’avait informé qu’un putsch était en train de se préparer à Tunis, sans autre détail. Je lui ai demandé s’il en avait parlé au président, il m’a dit qu’il l’avait fait.

La suite des propos de Ali Seriati n’est pas mentionnée dans l’article de « Le Monde ». J’en dispose cependant, grâce à ma propre investigation, et on y lit :

« Marouane Mabrouk m’a également informé que les deux discours précédents du président de la république n’avaient pas eu un impact positif sur le peuple tunisien et qu’il était nécessaire de prononcer un 3ème discours en dialecte tunisien qui serait bien accueilli par le peuple. J’ai apprécié cette proposition et nous avons convenus des quatre points essentiels que devrait compter ce discours et précisément la nécessité de cesser l’utilisation des balles réelles, juger tous les responsables de corruption financière , y compris la famille proche du président, libérer les médias et Internet et ne pas se présenter aux élections de 2014. Marouane Mabrouk a alors présenté, seul, ces propositions à l’ancien président, puis lorsque je l’ai revu, il m’a informé que le président avait accepté, à l’exception de la proposition portant sur la nécessité de juger sa famille proche. »


Autre élément important non mentionné par la commission d’investigation, le voyage du gendre du président déchu pour la France le 8 janvier 2011. Dans la version – dont je dispose – qu’il donnera aux enquêteurs l’ayant entendu, Marouane Mabrouk est rentré en Tunisie le 11 janvier et a rencontré Ben Ali le 13 janvier. Ses propos coïncident donc avec les déclarations de Seriati, même si l’homme d’affaires ne mentionnera pas aux enquêteurs l’histoire du putsh :


Ainsi, ces informations ne seront pas intégrées au rapport de Bouderbala. Leur importance cruciale laisse suggérer qu’il ne s’agit pas d’une omission. En effet, l’impunité et les privilèges dont jouit aujourd’hui Marouane Mabrouk sont on ne peut plus clairs. Il y a à peine une semaine, Pierre Puchot, interviewé par le magazine tunisien Réalités pour la parution de son deuxième ouvrage « La Révolution Confisquée », se voyait censuré le passage de l’interview où il parlait du gendre du Président déchu.

Plus tôt, en mars 2011, le site d’information français owni.fr, élaborait une enquête intitulée : Ben Ali: les compromissions d’Orange en Tunisie.  Une enquête fort compromettante pour Marouane Mabrouk et pour son ami Hakim Karoui, mais qui avait néanmoins fait l’objet d’un blackout médiatique impressionnant de la part des médias tunisiens. Ainsi, le gendre « tabou » de l’après 14 devrait ces faveurs, entre autres, au fait d’être à la tête de l’opérateur mobile connu pour être l’un des annonceurs les plus importants en Tunisie. Une influence qui n’est pas prête à s’avachir dans cette nouvelle Tunisie de la « Presse Libre » et des « commissions indépendantes »…

Les mercenaires étrangers toujours inconnus

Pendant les jours qui ont précédé le départ du président déchu et les quelques jours qui ont suivi, les Tunisiens n’ont cessé de parler de ces « snipers » qui auraient tué bon nombre de leur concitoyens. Certains évoquaient même la présence de mercenaires étrangers. Le rapport n’apportera aucune explication à ce sujet. A la page 13 du document, le paragraphe intitulé « Qui sont les snipers ? » expose que :

 » En ce qui concerne le sujet des snipers ayant suscité nombreuses interrogations, la commission, après avoir entendu plusieurs parties et à travers son analyse des faits et des évènements, a conclu qu’il n’existe aucun corps spécial de tireurs d’élite, ce qui ne signifie pas l’absence de tirs de précision en vue de tuer. La commission reconnaît qu’il y a eu effectivement des tirs de précision perpétrés par des agents appartenant aux forces de l’ordre et qui ont tiré après s’être positionnés sur les toits d’immeubles élevés visant des endroits mortels du corps (tête, coeur, dos, torse, etc). L’inexistence d’un corps spécial de tireurs d’élite parmi les différentes unités des forces de l’ordre (d’après les déclarations des responsables des forces de l’ordre), ne signifie en aucun cas l’inexistence d’éléments des forces de l’ordre ayant effectué des tirs de précision dans le but de tuer [...]. »


La commission ne donnera pas plus de précisions. Elle ne reviendra pas non plus sur le témoignage du journaliste Olivier Pot du monde diplomatique, où dans son récit intitulé « La semaine qui a fait tomber Ben Ali », il raconte :

Tunis,
Les snipers de Tunis-Carthage

Depuis plusieurs jours, les médias et Internet parlent de ces snipers aperçus à Thala, Kasserine et Douz. Des images ont circulé sur Facebook, floues, imprécises. Postés sur les terrasses des immeubles, ces tireurs seraient à l’origine de nombreuses morts parmi les jeunes manifestants. La nouvelle a largement contribué à la révolte des Tunisiens face à la répression policière qui sévit dans le pays depuis plusieurs jours.

Des rumeurs ? 9 h 40, jeudi 13 janvier, devant l’entrée de l’aéroport de Tunis-Carthage. Depuis la fin du couvre-feu, les taxis déposent ici les flots de touristes et d’hommes d’affaires qui souhaitent quitter le pays. Trois 4×4 gris métallisé, vitres teintées, viennent tout juste de se ranger devant la porte principale. Brusquement, au pas de course, une dizaine de militaires en tenue de camouflage, veste jaune fluo, sortent de l’aéroport. Equipés de longues mallettes noires et de petites valises grises, ils s’engouffrent dans les 4×4 qui partent en trombe. Maîtrisée, la scène a duré moins d’une minute.

A l’intérieur, les visages anxieux des voyageurs sont tournés vers le panneau d’affichage. Le vol Air France de 9 heures a été annulé, ceux de Tunis Air sont incertains. Au bar du niveau des arrivées, Pierre H. attend des « collègues » qui doivent venir le chercher. Il débarque de Paris et vient pour affaires. Cet ancien officier de l’armée française, la soixantaine, préfère ne pas en dire plus sur son activité professionnelle. En revanche, il s’amuse du groupe de militaires qu’il vient de voir traverser le hall de l’aéroport.

« Sûrement d’Afrique du Sud, indique-t-il sans hésiter. Ces mallettes, je les connais bien. Fusils pour snipers. Les petites grises, c’est pour les munitions. » Pourquoi l’Afrique du Sud ? « Vous avez vu leurs têtes ? Tous blancs. Ce sont des mercenaires formés là-bas. Tarif : de 1 000 à 1 500 dollars par jour. »

Témoignage qui reste encore aujourd’hui sans explication. La commission de Bouderbala n’avait-t-elle pas les moyens de contacter le journaliste en question ? N’était-t-elle pas capable de vérifier la liste des passagers des vols ayant atterri à Tunis-Carthage le 13 janvier aux alentours de 9h40 ?

Le mystère des incidents de Géant

Le 15 janvier 2011, le complexe commercial Tunis City, intégrant le supermarché Géant, ouvert par la famille Mabrouk en 2005 en association avec le groupe Casino, est incendié en partie et pillé. Pendant les jours qui suivent les incidents, une histoire étrange fait le tour des réseaux sociaux. Selon des témoins oculaires, le complexe, avant d’être pillé par des citoyens, aurait été ouvert par d’étranges individus. Les témoignages évoquent une voiture, 4×4, immatriculation étrangère, avec à son bord quatre hommes cagoulés et qui auraient juste forcé l’entrée avant d’offrir le complexe aux pilleurs. Géant est équipé de vidéo de surveillance et selon certains échos, ces vidéos existent toujours. La commission d’investigation n’en dira pourtant pas un mot. Interrogée par un journaliste lors de la conférence de presse sur les incidents de Géant, une membre de la commission – embarrassée – répondra que l’incident a été mentionné dans le rapport comme l’ont été d’autres incidents lors du récit des évènements. Cependant, il s’avère qu’aucune mention du complexe commercial n’a été faite dans le rapport. Aucune investigation n’aurait été menée à ce sujet.

Les voitures de location – entre rumeurs et affirmations

A partir du 12 janvier 2011, plusieurs histoires, vidéos et témoignages concernant des voitures de location avec – à bord – des hommes armés, ont fait le tour des réseaux sociaux. Le rapport de la commission ne fournira pourtant aucune réponse à ce sujet. Plus étrange encore, à la page 311, le document attestera :

« […] Après enquête, il s’est avéré que ce sont les agents positionnés au niveau de la banque Zitouna au croisement du Kram qui ont ouvert le feu sur Atef (Ben Sassi Ben Moula) et Ahmed (Ben Taoufik Kriaa) en raison de soupçons alimentés surtout par les rumeurs diffusées à propos des voitures de location »

Passage qui contredit deux autres passages du même rapport, à quelques dizaines de pages plus haut, prouvant que les voitures de location étaient tout sauf une rumeur :

Page 301 : Mahdia (la nuit du 14 au 15 janvier 2011)

« Le village Habyoun a également connu le même jour des évènements consistant en la sortie d’une manifestation pacifique comptant nombre des habitants de la région au quartier Dar Bennour à proximité de la mosquée. Soudain, les manifestants croisent 4 voitures de police de marque « Partner », un 4×4 de couleur noire et blanche, une autre de marque « Isuzu », une voiture de location et une autre de marque « Baga » de couleur blanche, desquels sont descendus quelques agents ouvrant le feu ce qui a conduit à blesser l’un d’eux par une balle au niveau des cuisses, pénétrant par la cuisse droite et sortant par la cuisse droite. »


Page 174 (Bizerte le soir du 13 janvier 2011)

« La même nuit, aux alentours de 7h du soir, au centre ville de Bizerte, un autre jeune rentrait du marché après avoir fait quelques courses. Sur le chemin du retour et à proximité de « Byassa » (ancien marché), une voiture de location de marque « Renault Symbole » avec à son bord 4 individus l’a arrêté pour lui demander la route. Au moment où il s’apprêtait à répondre, ils ont tiraient sur lui entraînant sa blessure par balle au niveau de sa jambe droite »

La suite de l’analyse de ce rapport fera l’objet d’un prochain article. En attendant, il est à signaler que le document présenté par la commission d’enquête le vendredi dernier comporte :

  • Plus de 40 occurrences du terme « inconnu » (مجهول)

L’une des occurrences les plus marquantes étant :

  • Une vingtaine d’occurrences de l’expression « Circonstances mystérieuses » (ظروف غامضة)

L’une des occurrences les plus marquantes étant :

A suivre…

Par Olfa Riahi

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9 thoughts on “Rapport de la Commission d’investigation de Bouderbala : « Toutes ces choses qui n’ont pas été dites » – Partie 1

  1. Pour complèter votre investigation sachez que juste 2 minutes avant le départ du Boeing de Ben Ali un petit jet est parti par la même piste.
    Qui étaient dans ce jet ??????
    Big Quastion

  2. Oui, un bon travail , toute à l’heure j’écouter une menbre de la commission donner quelqules information du rapport. et ma conviction que le rapport servira aussi à ce que vous faites aussi, éclairsir les zones d’ombre que, je pense , les menbres de la commission avec toute leurs bonne fois n’ont pas pu pénétrer.

  3. Tout le monde sait aujourd’hui que la chute du régime tunisien était nécessaire pour l’occident afin de se débarrasser de Gadafi et de Assad et quand on saura le role décisif joué parl es autorités tunisiennes pour la chute du régime libyen,on comprendra que qu’il y avait des tireurs n’appartenant pas aux corps tuinisiens qui ont fait exploser les émeutes à Thala et ailleurs.la préparation du chute du régime tunisien ne datait pas du mois de janvier.

  4. Une des clés des évènements du 14 janv:
    Qui a recruté des mercenaires étrangers pour mater les émeutes en Tunisie ?
    Qui les a fait sortir du territoire après le 14 janvier ?

  5. Bravo Olfa, tu as fait un bon boulot malgré le manque de ressources à ta disposition. Cette commission d’enquête a fait la même chose que nos députés pour la rédaction de la maudite Constitution tunisienne …. Cette Commission a fait un travail d’amateur vraiment ! Ils ont été payé grassement pour se pavaner et à la fin ils nous ont rédiger un rapport que même un berger pourra le faire ! Je vais parler à la TV Radio Canada pour savoir s’ils sont intéressés de faire un documentaire sur les derniers jours de la Révolution tunisienne ? Est-ce que l’idée de participer à ce documentaire pourrait t’intéresser ?

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